dimanche 4 mars 2007

Internet et post-libéralisme

J'écoutais à l'instant d'une oreille l'émission "Questions d'éthique" où Monique Canto-Sperber recevait Gérard Grunberg, auteur avec Zaki Laïdi de "Sortir du pessimisme social: essai sur l'identité de la gauche".
(Extrait de la présentation en ligne: La mondialisation serait le péril principal, et le marché, le diable : la gauche, qui incarna longtemps l'espérance, a-t-elle fini par céder au pessimisme social ? (...) le marché peut aussi être mis au service de la lutte contre les inégalités et que la mondialisation constitue une chance pour quelques milliards d'individus de sortir du dénuement.)
Le propos et la question qu'il pose à la gauche m'apparaît pertinent voire urgent mais voilà que Grunberg argumente:
"Le marché, sans l'aide de l'Etat, a créé le plus grand bien public gratuit de l'histoire avec Internet..."
Hein? L'armée et les universités, ça n'a rien à voir avec l'Etat?

Ce qui est vrai, c'est que la génèse d'Internet, dans son histoire, ne correspond en rien à la conception colbertienne, top-down, étatiste, des Très Grand Projets industriels auxquels nous sommes habitués, le succès de l'internet est le succès d'un réseau qui s'est peu à peu constitué associant des agences gouvernementales, des universités, qui ne sont pas aux Etats-Unis des administrations, et des entreprises commerciales.

Outre la stupéfaction que suscite cette ignorance, chez des intellectuels tentant de repenser la gauche française, de la réalité d'un phénomène comme Internet, cette contre-vérité (qui, me semble-t-il, est très répandue) est le symptôme
dans notre débat politique d'une ankylose du concept devenu central de libéralisme. Les conséquences de cette ankylose (ou idéologisation, ou dogmatisation...) sont dramatiques pour la gauche: en confondant libéralisme et capitalisme, les "anti-libéraux" (la gauche de la gauche, y compris la gauche du PS) ne savent proposer, au-delà des velleités, qu'un renforcement d'un étatisme euphémisé comme "défense du service public", symétriquement, à opposer de façon binaire libéralisme et étatisme, les tenants du social-libéralisme se condamnent à ne proposer qu'une version aménagée du libéralisme de droite.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, entre autres, à partir de la réalité, prise au sérieux, de l'internet et de l'économie de l'information, certains essaient de penser une nouvelle configuration économique, politique et sociale qui n'est plus celle du capitalisme libéral classique (voir par exemple Yochai Benkler: The Wealth of Networks).

(Le problème (pour nous), c'est que ce qu'on pourrait appeler le "post-libéralisme" pousse sur le terrain d'économies et de sociétés libérales or ni l'économie, ni la société françaises ne sont libérales. Ce pourrait être une chance, celle de nous éviter certaines des douleurs de la libéralisation sauvage: il y a des retards féconds, mais pour cela il faudrait avoir la claire volonté d'aller au-delà du "libéralisme" et non de rester en deça et la conscience que le "post-libéralisme" (vers quoi, il me semble tend quelqu'un comme Thierry Crouzet) n'est pas un anti-libéralisme, qu'il est même, dans les conditions particulières de la France, un libéralisme.

La présentation en ligne de Question d'éthique se termine par ces questions:
La désignation de Ségolène Royal marque-t-elle une inflexion dans le rapport de la gauche au monde ? S'agit-il d'un tournant qui permettra précisément à la gauche de se doter d'une nouvelle perspective ?
Bonnes questions, non?

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