mardi 8 mai 2007

Le yacht

[Big Bang Blog] - Et si on commençait par ne pas le regarder, sur son yacht ?

Oui, je sais, on pourrait rire. Si on avait envie. Il y aurait de quoi. La France qui se lève tôt et dort au Fouquet’s. La retraite méditative dans un yacht de soixante mètres à Malte, choisi de préférence à l’abbaye de Solesmes ou à la villa de Clavier, pour "habiter la fonction". Le choc des images, leur schizophrénie, leur incohérence : Bigard chantant les laudes, Clavier au plateau des Glières, etc. Quelle rigolade en perspective !
Je pense même que si vous avez envie de rire, vous n’avez pas fini de rire. Les Guignols ont du boulot pour cinq ans.
Mais je vais vous décevoir : je n’ai pas envie de rire.
Dans ces rires, je sens un piège.
Et pas seulement dans les rires. Je pourrais aussi pousser de hauts cris d’effroi devant ces premières provocations, cette manière de nous balancer à la figure, à peine élu, les millions de la pub et des stars du showbiz.
Mais dans cet effroi, je sens le même piège.
(...)
Alors quoi, fermer les yeux ? Parler d’autre chose ?
Non. Mais regarder ailleurs. Regarder les actes, par exemple. Les actes concrets du président qui a dit ce qu’il ferait, et qui fera ce qu’il a dit. Les détails des projets de loi. Les chiffres ingrats. Les pots cassés, dans les cités lointaines. Regarder où il ne voudra pas que nous regardions. Et puisqu’il veut que nous le regardions, invisible sur son yacht, puisque tout son système de fascination s’annonce construit sur ces provocations, commencer donc par ne pas regarder son yacht.

[Je me demande tout de même si NS n'est pas en train de faire sa première erreur stratégique, l'erreur classique de l'excès de confiance, qui tue aux échecs par exemple, si après la contrainte si visiblement pénible lors de son débat avec SR, il ne lâche pas imprudemment la bride à ses pulsions, à son goût de la provocation, qui avait laissé pointé le bout de son nez le soir du 1er tour, lorsqu'il avait fait un doigt d'honneur ad usum Chiraci en se faisant suivre par les équipes motoportées. Le soir du 1er tour il savait qu'il avait gagné s'il ne faisait pas d'erreur. Aujourd'hui les législatives sont pliées, sauf...
Sinon, comme le fait remarquer un commentaire sur le blogue de Schneidermann, "regarder ailleurs" devrait être ne pas se contenter de regarder les faits et gestes, même gouvernementaux, du nouveau président, ce devrait être aussi contruire une alternative crédible, convaincante et tenable. Mais ça, ce n'est pas dans le temps qui nous sépare des législatives que ça pourra être fait.
En tous cas, moi, je vous promets je vais essayer de regarder ailleurs dès ce soir... essayer!]

dimanche 6 mai 2007

L'annonce (mini-live blogging)

20:20.- Un peu surréaliste: Ségolène Royale semble nager en plein bonheur et Nicolas Sarkozy, dans sa bagnole, semble faire la gueule (une migraine peut-être?). Et puis la première réaction de Strauss-Kahn, sur France 2, en contraste frontal avec le discours de Ségolène Royal (beaucoup plus rapide et nettement meilleur que celui de Melle, il y a 15 jours), "une très grave défaite"! La guerre est ouverte au PS (ceci dit, il a pas absolument tort quant à l'analyse).

21:00.- Le discours de Sarkozy: 10/10, je ne peux pas le dire autrement. Bon, on va voir comment ça va tenir à l'usage. Très exactement: son discours semble confirmer l'hypothèse optimiste: son discours revanchard et diviseur de Bercy, confirmé jeudi (je crois), était à finalité stratégique. Sa campagne de 2e tour, à contre-pied des supputations des analystes et commentateurs, a été d'une intelligence diabolique (!), ce qui est rassurant (j'imagine que mon ami Eric, en bon joueur d'échecs, a apprécié). Ceci dit, comme dit plus haut, si sa position dans ce début d'état de grâce est irréprochable (pour un président de droite!), il ne faudrait pas que le discours de division et de bouc-émissairation ressorte comme ressource au moment des épreuves.
En tous cas maintenant il a le sourire.

21:30.- Le Pen: "Les gens ont voté contre madame Royal." Ben, voyons. Parle tout de suite de l'Europe. Evidemment avec ce que vient de dire NS, il se sait, encore plus nettement qu'il y a quinze jours, cocu. Ce qui n'est pas le plus triste de la soirée!

21:45.- Intervention de François Bayrou, en différé. Rien à redire mais un peu terne. On comprend: 40% de ses électeurs (et 80% de ses députés) ne l'ont pas suivi. Là encore, contre Bayrou, Sarkozy a été extraordinairement habile. Alors que Ségolène Royal a courtisé les électeurs du centre, Nicolas Sarkozy a relayé, avec son attaque de la pensée 68, la stratégie de clivage gauche-droite qui avait été celle du PS, contre Bayrou, dans la campagne du 1er tour. Il s'est assuré le ralliement des députés UDF sans ouvrir son discours au centre. Du coup, il a fixé les électeurs Bayrou dans leurs origines et mis Bayrou dans une situation difficile dont il aura beaucoup de mal de se sortir avant les législatives.

Blogage politique (expérience personnelle)

Fin, jeudi dernier, de congés qui ont été l'occasion d'une expérience de blogage politique intense (pour moi).

BILAN:

Fréquentation:

Avec une constatation intéressante: quand on s'y met avec un peu de constance, ça a des conséquences rapidement sensibles en termes de fréquentation.

On remarquera deux cornes (diaboliques?) sur la courbe. La première correspond à l'article du Monde signalant un de mes billets. La seconde, si elle suit un lien depuis le blogue de Versac, n'y semble pas liée et me reste un peu mystérieuse, elle correspond en particulier à un petit nombre de visites très longues et extensives (le pic est surtout de nombre de pages vues). On remarquera aussi que la courbe redescend dès jeudi, lorsque je recommence à travailler et que je cesse de poster (bon, c'est pas net à cause de la 3e petite corne qui vient de pousser tardivement aujourd'hui, due à un afflux soudain de requêtes vers le billet de 2004 "Turkménistan: archéologie (Karakum)" - ce qui arrive de temps en temps et, dans une moindre mesure de requêtes sur "La votation présidentielle vue de Suisse" - sorry people, fausse piste!).

Live-blogging:

J'ai fait un essai de live-blogging pendant le débat SR / FB, qui m'a valu le lien de Versac. J'ai renoncé à le faire pour le débat SR / NS et je le regrette (je viens de publier le brouillon du compte-rendu que j'ai essayé de faire après coup et que j'ai laissé tomber par ennui d'avoir à expliciter mon appréciation de la position de SR sur la Turquie).

Commentaires:

Parallèlement au postage à peu près quotidien je me suis pas mal agité dans les zones de commentaires, chez moi et ailleurs. En particulier:
Je regrette de n'avoir, pris que j'étais dans le courant de l'actualité, pas répondu au commentaire de Frédéric sur "Les citadelles bayrouistes": il y a là, me semble-t-il, un piste de réflexion féconde pour l'avenir.

Dérive:

Je regrette aussi de n'avoir pas plus posté sur la question des libertés numériques) et de m'être laissé prendre dans la dérive de la campagne de second tour que NS a menée de manière redoutablement admirable).

Scrupules:

Trois billets m'ont posé des problèmes que je pourrais dire "éthiques":
  • celui par lequel j'avais relevé une bourde de Jean-Marie Cavada, le 22 mars, que j'ai dépublié le lendemain en m'en expliquant,
  • celui sur la "botte" des Amis de Ségolène, le 20 avril, que j'ai dépublié vendredi soir, dans un mouvement d'humeur devant la mauvaise foi militante de qui l'utilisait,
  • celui sur le lapsus de NS, le 3 mai, que j'ai failli dépublier pour des raisons analogues à celles que je donnais sur la bourde de Cavada - je ne l'ai pas fait parce que j'en ai un peu assez du tabou qui s'est peu à peu installé sur la constataion de la parenté entre NS et JMLP.
J'ai été assez surpris d'avoir été, à ma connaissance, le seul à avoir relevé la bourde de Cavada et le lapsus de Sarkozy - ou est-ce que le niveau général de scrupule est plus élevé que le mien? ça m'étonnerait fort. Ou bien que l'une et l'autre seraient insignifiants? Vraiment?

Le "jeune prof de droite" qui avait lié le billet sur la "botte" m'a accusé d'"auto-censure". Ce que j'assume. Se taire sur une vérité n'est pas mentir et je revendique le droit de déterminer la frontière entre la vigilance et la délation (avec un critère utile si pas suffisant: considérer si l'objet visé est ou non du côté du manche), je revendique aussi, dans une campagne électorale, le droit de ne pas publier des informations qui font argument contre mon choix sans m'en dissuader, il suffit que je les admette si on me les présente. Et puis de manière générale, l'"auto-censure" est le début de la civilisation (voir la discussion avec Baptiste).

Maintenant que la campagne, officielle ou sauvage, est pratiquement terminée, je republie les billets dépubliés.

Et le vote?

Le blogage n'aura été ces dernières semaines que la partie émergée d'un iceberg de gamberge. Si je me situe assez précisément sur une éventail politique, dont je relativise par ailleurs la pertinence, je ne suis pas un militant, à chacun des tours de cette élection je me suis trouvé en face d'une pluralité d'options possibles, comme par ailleurs mes interlocuteurs familiers peuvent défendre des positions très éloignées des miennes, d'un côté comme de l'autre, (et c'est précieux), ma gamberge, voire mon indécision, ont été très mobiles (moins pour le 2d tour que pour le 1er, je l'avoue). Dans ces conditions, il m'a été vital de me repérer des points de fixation concrets.

Ainsi pour ce second tour je vote:
Derrière chacun de ses enjeux, qu'on trouvera marginaux, ils l'ont été en tous cas dans la campagne mais ils ont l'avantage d'être clairs et précis et derrière chacun d'eux je n'aurais pas de mal à expliciter quels enjeux fondamentaux sont impliqués (la conception de la nation, l'avenir de la démocratie, politique, sociale et économique, l'ambition du projet européen).

Conclusions:
Au total donc, chaque vote repose sur un pari qui n'est pas gagné : le pari qu'une Ségolène Royal élue pourra, et voudra, décentraliser la société française afin de la rendre réformable; le pari qu'un Sarkozy élu utilisera son pouvoir pour mener des réformes allant dans le bon sens. Chacun de ces paris, à mon humble avis, repose sur de faibles probabilités de succès. (éconoclaste)
Demain, ce ne sera pas un blanc-seing délivré à une personne. Les institutions, l'opposition, les forces politiques, les partenaires sociaux, les citoyens, les internautes et les media seront là pour continuer à faire valoir et transformer. Il faudra juste continuer. La vie ne s'arrête pas le six mai. (versac)

jeudi 3 mai 2007

Le débat

[Je poste pour mémoire le brouillon rédigé le soir même et que j'ai laissé tomber par ennui - ou plus exactement à cause de la complexité de l'appréciation de la position de SR sur la Turquie. L'essentiel de mon appréciation du débat est dans l'échange avec Baptiste en commentaire de "Libérer la parole ?".]

(Pour Cécile: pas de live-blogging cette fois: ça prend la tête - mais je regrette un peu, ça occupe! De toutes façons, ce soir les ténors s'y étaient mis: Versac, Jules, SDL...)

en vrac:

- version match de boxe (pour filer la métaphore sportive chérie par NS): SR vainqueur au point. NS était sur la défensive (autant contre lui-même que contre SR, sans doute) et il a tenu jusqu'au bout sans perdre ses nerfs. Mais coup il n'était pas à l'aise et s'est laissé dominer.
- sur le contenu, avantage NS sauf exception. En particulier les points les plus gênants pour lui sont à peu près escamotés (réductions d'impôts, politique numérique...)
- les regards: au départ NS regarde SR longuement et souriant (sourire de conciliation). Puis peu à peu, alors que SR le regarde presque constamment, il regarde PPDA
- la Turquie: NS: "Il faut dire aux Turcs qu'on n'en veut pas..." après il peut dire "grand pays, etc.", on a entendu le mépris. SR: je me retrouverais assez bien dans ce qu'elle dit mais "les manifestations pour la laïcité et la démocratie..."

mercredi 2 mai 2007

Diabolisations

Ecoutez-les, les héritiers de mai 68 qui cultivent la repentance, qui font l’apologie du communautarisme, qui dénigrent l’identité nationale, qui attisent la haine de la famille, de la société, de l’Etat, de la nation, de la République.
Dans cette élection il s’agit de savoir si l’héritage de mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes.
Commentaire d'Henry Rousso (Mai 68 ou l'ennemi imaginaire / Annette Willard dans Libération de ce matin):
«On utilise un argument du type des discours contre-révolutionnaires au XIXe siècle, qui consistaient à voir dans un événement historique révolutionnaire ­ qu'on qualifie de maléfique ­ les causes d'un supposé déclin français» , rappelle l'historien Henry Rousso, ancien directeur de l'Institut d'histoire du temps présent. «Mais ici le discours se réfère à la culture, donc il est vague et extrêmement difficile à déterminer. C'est la différence entre le discours conservateur, qui réhabilite les valeurs traditionnelles de la famille et du travail, valeurs dont se réclame aussi Ségolène Royal, et le discours réactionnaire, qui prétend que la perte de ces valeurs vient d'une configuration historique. C'est un argument fantasmagorique, qui ne tient pas sur le plan historique. D'abord, Mai 68 n'est pas une césure majeure dans l'histoire du monde­ si on la compare avec la chute du mur de Berlin en 1989. Et faire de 68 la cause unique de toutes les valeurs dominantes aujourd'hui est une absurdité.»
«Aucun sens». En tout cas, le but est simple : «J'ai voulu rendre à la droite républicaine sa fierté [...], qu'elle cesse d'avoir honte d'être à droite», explique Sarkozy lui-même (dans le discours de Tours, le 10 avril). Et pour cela, il a trouvé un bouc émissaire. «Sur le plan historique, cette configuration de 68 n'a aucun sens , reprend Henry Rousso. Sarkozy veut marteler cette idée qu'il y a une culture de droite ­ qui existe, mais il veut la définir en érigeant un ennemi imaginaire. Il reproche à Ségolène Royal et à la gauche de le diaboliser, mais c'est ce qu'il fait : il érige Mai 68 en une sorte de figure du diable... absolument indéfinissable.» [Gras de mon fait.]
[Je complète et modifie ici un billet d'hier intitulé "diabolos", dont le titre était un peu (trop) allusif. Il m'était venu à la suite d'un échange en commentaires sur "Liberté des médias" où CJ voyait Nicolas Sarkozy un "séisme symbolique", à quoi j'opposais comme exemple de novation symbolique le dialogue de la veille entre Ségolène Royal et François Bayrou. Après coup, comme je relisais le discours de Bercy, sensible à son effet violemment diviseur, je me suis souvenu de l'étymologie du mot "diable"(Wikipedia: "Diable provient du grec diabolos (de diabolein = séparer) qui signifie calomniateur qui est l'inverse du grec symbolon : rapprochement."), ce qui collait assez bien avec notre échange. Bien sûr, étymologie n'est pas raison, mais je dirais volontiers que, selon l'étymologie, le débat de samedi était une avancée "symbolique" et le discours de Bercy un séisme "diabolique", enfin... une tentative.]

Jean-Marie et Nicolas: un beau lapsus de Sarkozy

Ce matin, sur France-Inter, par deux fois Nicolas Sarkozy appelle Nicolas Demorand "Jean-Marie". Pas mal!

Ecouter [MP3]:


Va-t-il nous en sortir un aussi beau ce soir?

mardi 1 mai 2007

La République des retraités ?

Un sondage IFOP [pdf] du 27 avril sur les intentions de vote au 2d tour donne un résultat assez stupéfiant: Ségolène Royal est majoritaire dans toutes les tranches d'âge sauf chez les plus de 65 ans mais sur cette tranche d'âge, le poids du choix Sarkozy (75%/25%) est tel qu'il renverse le choix de toutes les autres tranches d'âge. A propos de la crise du CPE on a beaucoup parlé de fracture générationnelle mais on imaginait par là plutôt un divorce entre les quinquagénaires qui "occupent les places" (les soixante-huitards) et les vingt- trentenaires qui voient leur route bouchée, j'ai même lu hier une analyse du discours anti-68 de NS dimanche comme une expression de cette opposition. Le sondage Ifop semble indiquer une fracture générationnelle d'un autre type, déplacée vers le haut.

Le discours de revanche, camp contre camp, entonné par le candidat de la droite et probable chef de l'Etat, rend cauchemardesque cette réalité qui pourrait autrement n'être que préoccupante. Lorsqu'on se souvient combien la mythologie de mai 68 a habité le mouvement anti-CPE de l'année dernière (ce que j'avais trouvé regrettable), il est significatif que ce soit la manipulation de cette même mythologie, mais en sens inverse, dans celui de la réaction, qui ait été utilisée par NS et cela dessine l'image d'une France clivée entre les jeunes et les actifs, d'un côté, les vieux de l'autre, retraités et rentiers, plébiscitant un gouvernement de retour à l'ordre et de restauration de l'autorité.

Les chiffres du sondage Ifop:


(via Laurent Bervas, sur AgoraVox, à qui j'emprunte l'image.)

(Je me souviens d'une émission de télévision en février où je trouvais NS assez bon sur les questions fiscales, pragmatique, etc., et puis il a sorti une tirade pour justifier la suppression (ou la réduction, je ne sais plus) de l'impôt sur les successions: "quand on a travaillé toute sa vie...", fini les arguments pragmatiques, économiques, et je me suis dit, voilà, on retombe dans l'idéologie et dans le clientélisme purs. Le sondage Ifop donne une dimension pathétique à cette manoeuvre.)

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