dimanche 19 novembre 2006

Habermas, la démocratie délibérative et les problèmes de l'interculturalisme au Québec

Ce matin, en suivant le développement de l'expérience Blogospherus (voir mon billet sur bibliothecaire), je suis aiguillé sur cet article du Devoir: "Habermas et la classe de Madame Lise" (extraits ici) qui confronte la théorie habermasienne aux réalités du multiculturalisme québecois, linguistique et scolaire en particulier.
Un espace public peut surgir entre des gens qui ne proviennent pas d'une même «culture», mais peut-il également surgir entre des gens qui vivent dans des sphères médiatiques séparées?
La correspondance avec les débats français saute aux yeux et il serait tentant d'y voir l'attestation de l'exportation du "modèle français d'intégration" en terres multiculturalistes, déjà constatée aux Pays-Bas ou dans l'Angleterre de Gordon Brown. Ce serait, il me semble, aller vite: nos débats (français), et, je suppose, une comparaison entre la situation française avec la québécoise, attesteraient assez que le modèle français n'est pas plus qu'un multiculturalisme angélique la solution. Et ce serait symétriquement tomber dans le travers dénoncé à la fin de l'article.
Le «dialogue» devient alors une sauce magique créant temporairement l'illusion du lien social. Ironiquement, les théories obsédées de délibération se transforment alors en arme rhétorique permettant... d'étouffer toute discussion.
Ce qui m'a intéressé, c'est plutôt en quoi, par-delà l'opposition entre multiculturalisme et intégration républicaine, nos sociétés occidentales se trouvent confrontées aux mêmes questions, avant tout celle posée par Habermas lui-même de la définition de l'espace public à l'heure de la globalisation de la communication.
L'image des antennes paraboliques est parlante, et montre que la réduction du problème à l'existence d'Internet manquerait le fond. Au-delà de la polémique que déclenchent des propos comme ceux de Jacques Godbout, la question se pose: à supposer que les antennes paraboliques, qui relieraient les immigrants à leurs communautés d'origine aux dépends de leur communauté d'accueil et qui ralentiraient voire empêcheraient l'assimilation linguisitique, soient bien une partie du problème, quelle solution? Interdire les antennes paraboliques? Endiguer la libre circulation de l'information?
Cette libre circulation déstabilise la constitution des espaces publics nationaux et il est compréhensible que les acteurs de ces espaces publics s'en inquiètent mais il ne faudrait pas appréhender ces phénomènes (de communication hors espaces publics constitués) seulement selon cette dimension négative. Ils constituent des espaces d'opinion, d'échange et de délibération qui s'ils ne sont pas à proprement parler des "espaces publics" (faute qu'à leurs territoires correspondent des territoires d'élaboration de décision politique légitime) ne sont pas non plus à proprement parler des espaces privés. On a noté comment Al-Jazeera est en train de constituer un opinion publique arabe plus structurée, plus potentiellement citoyenne que la problématique "rue arabe", nourrie de rumeurs et de médias sous contrôle reçus avec méfiance et ironie. Mais c'est une opinion publique sans espace public citoyen parce que transnationale et que jusqu'à présent l'exercice de la citoyenneté suppose un territoire national.
Les nouveaux vecteurs de communication tendent au village global même lorsqu'ils se pensent en référence à un espace public national (l'expérience Blogospherus a d'abord été pensée pour la blogosphère francophone or dès le 11e relais le virus était repris par un blogue espagnol, et à 4 sauts de là par un premier blogue anglophone - ce qui montre que même les bassins linguistiques ne sont pas étanches et que leurs modes de communication ne sont pas forcément sous le mode d'un "globish" impérial couvrant une collection inorganisée d'idiomes vernaculaires isolés) mais ce village global reste un village sans place publique, sans agora.


Antennes paraboliques à Ashgabat, au Turkménistan.

PS. Je suis arrivé à l'article du Devoir via un billet de Patrice Létourneau, prof. de philo au Cegep de Trois-Rivières. Une courte note passionnante qui suggère que la démocratie délibérative selon Habermas n'est, en raison des prérequis qu'elle exige, pas si différente que cela de ce qu'il appelle l'épistémocratie platonicienne. Si l'on prolongeait cette stimulante réflexion, on découvrirait sans doute que derrière toute organisation démocratique il y a quelque chose comme une épistémocratie, un système de sélection et de hiérarchisation des droits à la délibération. En fonctionnement normal, ce système paraît naturel. Des circonstances comme le débat sur le référendum européen de l'année dernière montrent qu'il est aujourd'hui, en France au moins, en crise, voire dépassé. Un des intérêts de l'observation de la blogosphère sous l'angle de l'autorité et de l'influence et d'expérience comme celle de Blogospherus, s'il tient ses promesses, c'est de pouvoir examiner comment se met en place un tel système de sélection et de hiérarchisation de l'accès à la délibération dans des conditions qui restent trop neuves pour sembler naturelles.

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