samedi 19 mai 2007

Bernard Kouchner, la politique étrangère de la France et l'Union méditerranéenne.

Lecture de la tribune apologétique que Bernard Kouchner publie dans le Monde d'aujourd'hui. Je trouve les indignations des responsables du Parti Socialiste ridicules et, oui, un peu, indignes. Un récent billet de maître Eolas montre qu'en outre son exclusion expresse témoigne du mépris de ces responsables à l'égard des procédures régulières du parti et donc à terme d'un mépris de fait de la démocratie qui n'a rien à envier à celui qu'ils dénoncent dans le camp adverse (on se rappelera que Laurent Fabius, qui a saboté la campagne socialiste au moment du référendum sur le TCE, n'a pas eu droit à un traitement aussi rigoureux). De même je trouve que les accusations portées contre les ministres de gauche ou du centre, d'être "allés à la soupe" ou de s'être "laissés enivrés par les ors du pouvoir" témoignent de la part de ceux qui les portent d'une conception étroite de l'ambition politique, inquiétante lorsqu'elle est portée par des hommes qui se sont eux-mêmes voués à la politique. Ils savent bien qu'il n'est pas d'ambition politique pure au sens où elle serait dépourvue de toute satisfaction personnelle. Réduire cette satisfaction au profit matériel (la soupe) ou aux jouissances de vanité (les ors), c'est faire peu de cas de la jouissance plus haute de la puissance, celle de pouvoir faire, ce qui se dit en langage politique "le goût de servir". On pourrait faire crédit à Bernard Kouchner, sans angélisme, sans avoir à le supposer indemne de toute satisfaction de vanité, d'avoir accepté l'offre de Nicolas Sarkozy par ambition de faire tant que ça lui est encore possible, de justifier à ses propres yeux son acceptation par le désir de servir. Et lorsqu'on veut bien juger de cette acceptation sous l'angle politique et non sous l'angle d'une morale hypocrite, on peut alors estimer qu'il se trompe, que son ambition de puissance sera déçue ou qu'elle ne sera pas mise au service d'objectifs politiquement justes (comme le fait par exemple Daniel Cohn-Bendit sur son blogue).

Ainsi:
La politique extérieure de notre pays n'est ni de droite ni de gauche. Elle défend les intérêts de la France dans un monde qui se réinvente chaque jour.
On comprend de quoi se soutient une telle affirmation: la fin de l'internationalisme marxiste et la continuité de la diplomatie française, y compris dans ses errements, à travers les alternances de ces trente dernières années. Il me semble pourtant que cette affirmation est profondément erronée. Les choix d'alliances ne sont pas politiquement neutres même s'ils ne sont pas toujours faciles à ranger sur un axe unidimensionnel droite-gauche mais ce n'est pas cela que j'ai d'abord en tête. Ce à quoi je pense, c'est au déficit en terme de stratégie et de projet dont souffre la gauche dite modérée d'avoir abandonné l'internationalisme à l'extrême-gauche et de l'avoir ainsi laissé réduire à la solidarité avec le Vénézuéla de Chavez ou l'indulgence envers le régime castriste, d'un côté, aux sympathiques gesticulations altermondialistes de l'autre. Je ne vois pas comment articuler un projet de gauche réaliste sans repenser l'internationalisme socialiste, sans articuler une stratégie internationale face à la globalisation financière. Une telle stratégie ne pourrait rester nationale et suppose des propositions d'alliance. L'orientation diplomatique qui la traduirait ne peut vraisemblablement pas être impulsée par un gouvernement de droite.

Un exemple concret: la question des droits patrimoniaux. C'est le point 10 du consensus de Washington. On n'en a pas beaucoup parlé pendant la campagne, et lorsqu'on en a parlé, on n'en a pas beaucoup dégagé la dimension internationale. Le candidat Sarkozy a été très clair et en continuité avec la pratique du gouvernement sortant, qui a fait de la France est un des pays d'Europe, voire le pays d'Europe le plus crispé sur la défense des droits des propriétaires. Il y a fort à parier que la diplomatie sarkozyenne s'opposerait, au niveau européen (qui est de la compétence de Kouchner) à une tentative de mise en cause de ces droits patrimoniaux.

De façon générale, rares sont les questions ou les enjeux nationaux qui n'ont pas leur pendant dans d'autres pays, à commencer par les pays d'Europe. Prétendre que ces questions sont de compétence strictement nationale et qu'elles n'intéressent pas la politique extérieure, dans le contexte de l'internationalisation du capital c'est livrer les travailleurs à l'impuissance démocratique, c'est, pour un homme de gauche, oublier ce que l'internationalisme prolétarien a apporté aux travailleurs des pays capitalistes.

Tout ceci dit, on aurait sans doute tort de reprocher à Bernard Kouchner de trahir une stratégie internationale que le Parti Socialiste n'essaie même pas d'articuler, ni dans son projet, ni dans sa pratique lorsqu'il est aux affaires.
_________

Autre chose, qui n'a qu'un rapport lâche à ce qui précède: par deux fois, le soir du 6 mai et dans son discours d'investiture, Nicolas Sarkozy a déclaré son ambition d'oeuvrer pour une Union Méditerranéenne. Il l'a également évoquée au cours du débat du 2 mai. Je me souviens avoir entendu Robert Badinter arguer, il y a quelques mois sur France-Culture, contre l'entrée de la Turquie dans l'UE, qu'il y avait dans cette ambition une vision néo-colonialiste. Je m'étais dit à ce moment-là que la différence entre le projet colonial et l'ambition universaliste de l'Europe telle qu'elle s'appliquait dans le cas de l'adhésion de la Turquie, c'est que si les Turcs devaient entrer en Europe, ce serait avec un statut de citoyen et non de sujets, et que ça faisait toute la différence (on se rappellera que la gauche républicaine avait adhéré au projet colonial comme projet civilisateur, que ce projet avait été reçu comme une promesse par une partie importante des élites des pays colonisé et que cette promesse fut trahie... mais c'est toute une autre discussion). A la différence de l'adhésion turque, le projet d'Union Méditerranéenne me semble, dans le parallèle qu'en fait NS avec l'Union Européenne, clairement relever d'une vision néo-coloniale. Croit-on sérieusement que les pays du nord et ceux du sud y seraient sur un pied d'égalité? Croit-on sérieusement que la France y engagerait ne serait-ce qu'une fraction de sa souveraineté? Dans le meilleur des cas, le parallèle avec l'UE ne sera qu'un artifice de communication et cette Union méditerranéenne ne sera qu'une structure de coopération de plus (auquelle on souhaitera naturellement le meilleur succès possible - voir sur les différentes structures euro-méditerranéennes de coopération une note sur Publius concernant la décevante initiative Euromed ou l'appel à contributions, très argumenté, d'un colloque dont je n'ai pas trouvé les comptes-rendus).

Précisons un peu: si on compare les trois déclarations de Sarkozy sur cette Union méditerranéenne, on se rend compte que l'artifice de communication est à géométrie variable: lorsqu'il évoque l'Union Méditerranéenne au cours du débat du 2 mai, c'est à propos de la Turquie. On peut y voir une variation sur le thème du partenariat privilégié porté par les adversaires de l'adhésion de la Turquie à l'UE, cependant ce thème est posé un peu plus tard dans le débat. S'agissant de l'Union méditerranéenne, elle est proposée à la Turquie comme une alternative, indépendante, à l'adhésion européenne, NS en fait même le coeur de cette Union alternative (noter que la Turquie n'attend pas le feu vert de Nicolas Sarkozy, ni de l'Europe pour développer ses réseaux de coopération économique, avec l'Egypte en particulier). Dans ces deux discours programmatiques, celui du soir du 6 mai et son discours d'investiture, l'orientation est différente: le centre de l'Union méditerranéenne s'est déplacé à l'ouest et elle est conçue comme un trait d'union entre l'Europe et l'Afrique. La Turquie et l'Asie Mineure ont disparu et on reconnaît alors la continuité avec l'histoire coloniale et post-coloniale française.

On voit mal ce que Bernard Kouchner, partisan de l'adhésion de la Turquie, tirera comme mandat de ce programme.

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